| Dossier de presse de la pièce à télécharger ci-contre : |
Deux interviews à lire
Se poser cette question, c’est d’abord interroger Roméo Castelluci lui-même. Je vous propose deux textes de lui.

Il faudrait lire au moins ces deux interviews en entier pour écouter vraiment Roméo Castelluci. Je vous joins la seconde interview (voir PDF à télécharger) qui répondra à des questions que vous vous posez. Lisez-la à plusieurs et engagez le débat. Sur quoi porte-t-il ?
La débat
Tout d’abord, il est clair qu’il n’y a pas de christianophobie dans cette pièce de théâtre.
Mais alors qu’y a-t-il ? Une mise en scène qui est provocante. La provocation de l’artiste consiste à trouver les moyens de faire sortir le spectateur de ses habitudes pour qu’il entre dans le drame vu par l’auteur de la pièce et « réponde à l’énigme qui lui est posée », selon le propos de Castelluci.
Tel est le rôle des artistes : grâce à leur sens artistique, ils sont capables de faire voir ce que nous ne voyons habituellement pas. Benoît XVI le leur a rappelé le 21 novembre 2009. Il fait mémoire des propos que le Pape Paul VI leur a tenus : « Ma pensée va au 7 mai 1964, il y a quarante-cinq ans, lorsque, en ce même lieu, se déroula un événement historique, fortement voulu par le Pape Paul VI pour réaffirmer l’amitié entre l’Église et les arts. « Nous avons besoin de vous, dit-il. Notre ministère a besoin de votre collaboration. Car, comme vous le savez, notre ministère est celui de prêcher et de rendre accessible et compréhensible, et même émouvant, le monde de l’esprit, de l’invisible, de l’ineffable, de Dieu. Et dans cette opération... vous êtes des maîtres. C’est votre métier, votre mission ; et votre art est celui de saisir du ciel de l’esprit ses trésors et de les revêtir de mots, de couleurs, de formes, d’accessibilité. » »

Les mises en scènes choisies par Castelluci sont provocantes. Il est provocant en effet de nous montrer la souffrance ordinaire la plus triviale : la déchéance de l’homme dans sa vieillesse. Cela est trivial, mais cela est aussi très vrai et très réel, très quotidien. Alors surgit une question : comment la beauté du visage du Christ est-elle touchée, ou se laisse-t-elle toucher par cette déchéance qui appartient à la condition humaine ? De fait, la pièce place cette déchéance au milieu, entre le Christ avec son regard perçant et le spectateur qui est regardé. Que fera le spectateur ? Comment accordera-t-il la beauté de ce visage du Christ – auquel il croit de tout son cœur ou auquel il ne croit pas, ou encore qu’il cherche – avec la laideur triviale de ce vieillard incontinent ? Le spectateur est amené à comprendre que ce vieillard, c’est aussi lui-même, car il est un homme, lui aussi voué à la déchéance de la vieillesse. Mais là même, où serait la beauté du Fils de Dieu ? Regardé par le Christ, chacun, selon sa foi, ses doutes ou sa recherche, est invité à répondre.
Voir plus loin
Castelluci veut nous conduire plus loin. Dans ce vieillard qui se vide de lui-même, « de sa dignité », dit-il, il montre aussi le Christ qui s’est vidé de lui-même « jusqu‘à la mort et la mort de la Croix », comme le chante saint Paul (Philippiens 2, 8) Ce Fils est aussi manifesté par l’amour du fils pour son père incontinent. Il s’agit d’une « profonde manifestation d’amour », dit encore Castelluci.
La pièce cherche à nous emmener encore plus loin. Le visage de Jésus peint par Messine est mis devant la pire souffrance : des enfants qui lui jettent des grenades apparentes. Cela rappelle la Passion. Castelluci le sait et il précise : « Il n’est pas dans mon intention de désacraliser le visage de Jésus, bien au contraire : pour moi, il s’agit d’une forme de prière qui se fait à travers l’innocence d’un geste d’enfant. » Au premier abord, ce geste est très (trop ?) provocant. Il exige un surcroît de réflexion pour que soit déchiffré ce qu’a voulu dire l’auteur. Castelluci en parle dans son texte joint. Ce geste m’a fait penser aux questions vives des chercheurs de Dieu qui, innocents dans leur absence de foi, souffrent de ne pas trouver la Vérité et crient vers ce visage comme s’ils lui disaient : vas-tu nous dire enfin quelque chose, une parole d’espérance ? Un peu comme Job qui a crié son angoisse à son Dieu qui s’était tu, ou comme le psalmiste : « pourquoi me cacher ton visage ? » (Ps 88, 15)

Dans la pièce, qui que nous soyons, « nous sommes en permanence regardés par le Christ ». Son visage est apparu au début. À la fin, un voile noir (fait d’encre de Chine) le recouvre peu à peu et son regard disparaît. Cela me fait penser aux paroles de Jésus : « C’est votre intérêt que je parte… Encore un peu et vous ne me verrez plus » (Jean 16, 7.19). Mais son regard est entré en nous. Il ne nous quitte plus jusqu’à ce que nous ayons répondu ou fait un pas en avant, chacun selon sa foi ou sa recherche.
Castelluci n’est-il pas un de ces « chercheurs de Dieu », dont a parlé Benoît XVI à Assise ? C’était le 27 octobre dernier, le jour où l’interview de Castelluci était publiée dans Le Monde, comme si s’établissait un dialogue entre l’Église et lui. À la fin de sa pièce, la phrase en anglais apparaît : « tu es mon berger ». Vient aussi, en clignotant, le « not » pour signifier le doute de Castelluci. Cela mérite le respect et l’écoute car ce doute est peut-être un appel : qui me fera comprendre ce visage du Christ qui me fascine ? Le Pape a évoqué la souffrance des chercheurs de Dieu qui ne rencontrent pas dans l’Église un témoin humble et lumineux qui laisserait suffisamment passer Dieu à travers leur vie pour les éclairer dans leur quête. Un tel témoin, à l’image de l’humble et pauvre saint François d’Assise, entre paisiblement dans le dialogue avec l’art, pourtant si différent de lui dans sa provocation contemporaine.
Que conclure ?
Tout d’abord, il est important de comprendre l’intention de l’auteur. Il est alors possible d’essayer de comprendre sa pièce. Sa pièce veut nous faire voir ce que nous ne voyons pas habituellement. La provocation de telle ou telle mise en scène, si elle est conforme à l’intention, n’est pas un blasphème mais une parole ou un geste incisif qui remue, bouleverse, oblige à réagir. Castelluci a-t-il réussi ? À chaque spectateur de se prononcer. Comme toute œuvre, il est évidemment possible de ne pas l’apprécier.
Mais le dialogue entre l’Église et l’art contemporain est une voie indispensable à l’évangélisation. Ce dialogue – difficile – appelle au préalable un dialogue entre chrétiens, fascinés eux aussi par le Christ et aimant l’Église, pour essayer de mieux comprendre la place de l’art dans nos sociétés contemporaines. Que ce dialogue renforce la foi de chacun, même s’il nous remet en question. Il nous fera avancer dans notre « amitié avec le Fils de Dieu.
Ne nous trompons donc pas de combat en luttant contre une christianophobie à laquelle on veut nous faire croire. Manifester contre Castelluci est une erreur de perspective. Nous, chrétiens, nous croyons au Christ, Fils de Dieu. Vivre selon notre foi est notre vrai combat quotidien, dans l’amour qui écoute vraiment le cri des chercheurs de Dieu, dans l’amour qui dialogue en vérité.
Rennes, le jeudi 3 novembre 2011
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