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Dossier publié dans Eglise en Ille et Vilaine n° 190 du 20 décembre 2010

Haïti, une Église convalescente

Depuis un an, Haïti, l’un des pays les plus pauvres de la planète, survit en dépit des catastrophes successives : le tremblement de terre du mois de janvier qui a fait des milliers de victimes, la tempête tropicale et maintenant une épidémie de choléra. En dépit des victimes humaines, des problèmes politiques et des destructions matérielles massives, le peuple d’Haïti ne baisse pas les bras. Où puise-t-il sa force ? Quel est le rôle de l’Église catholique dans la reconstruction morale et matérielle du pays ? Le père Jean-Yves Urfié, un spiritain en poste sur place, et Chedly, un séminariste des Pères de Saint-Jacques arrivé en septembre dernier, proposent un éclairage.
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Le père Jean-Yves Urfié célèbre une messe dans sa paroisse au sud d’Haïti, en mémoire des victimes du séisme de janvier 2010.

Les dégâts causés par le séisme se font sentir chaque jour. Au niveau du personnel d’abord : des dizaines de prêtres, religieux, religieuses et séminaristes ont été tués. De nombreux laïcs engagés aussi. Quant aux pertes matérielles, elles sont visibles à chaque carrefour de Port-au-Prince et des autres villes sinistrées : écoles et séminaires écrasés, églises disparues, messes célébrées sous les tentes, etc. La tâche de reconstruction s’avère longue et coûteuse. On ne peut guère attendre des fonds publics puisque les bâtiments de l’administration publique ont également été lourdement touchés : ministères, hôpitaux, lycées, collèges, écoles primaires…

L’Église d’Haïti lutte pour retrouver son unité

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Le cas de Jean-Bertrand Aristide a beaucoup divisé le corps ecclésial. Avec une hiérarchie hostile – mis à part Mgr. Romélus, évêque de Jérémie – et les communautés ecclésiales de base, majoritairement favorables au prêtre-président, la rupture a été si profonde qu’il faudra des années pour panser les plaies encore ouvertes. Du coup, la hiérarchie catholique est devenue très timide dans ses prises de position, car le pays est meurtri.

Et ce ne sont pas les élections récentes qui vont arranger les choses. Dans un tel contexte, l’Église – du moins la hiérarchie – hésite à parler, peut-être paralysée par la peur d’augmenter les fossés et les divisions internes. Peut-être aussi divisée entre certains évêques ouvertement critiques, et d’autres qu’on n’entend jamais prendre la parole.

Présente auprès des plus pauvres

Il n’en reste pas moins que l’Église est la seule institution présente dans les coins les plus inaccessibles du pays. Haïti est un pays montagneux, à plus de 80 %, et les prêtres et religieuses sont parfois les seuls à construire des dispensaires et des écoles dans des endroits où les matériaux de construction doivent être acheminés à dos d’homme ou bien sur des chevaux ou des ânes. L’État, extrêmement centralisé à Port-au-Prince, ne s’intéresse pas au sort des paysans isolés. Seule l’Église peut être remarquée dans ces endroits abandonnés. L’histoire ancienne de l’évangélisation d’Haïti est pleine d’exemples de ces missionnaires zélés qui marchaient des jours entiers pour atteindre des lieux jugés inaccessibles. Un exemple : en 1881, les spiritains, responsables de la paroisse de Pétionville, ont visité un lieu appelé Lamarck, dont ils ne connaissaient même pas encore l’existence. Les paysans se mobilisèrent pour avoir une chapelle ; tous les matériaux nécessaires furent acheminés par les paysans, hommes, femmes, enfants, à pied. Distance de Pétionville à Lamarcq : 40 kilomètres, sur des hauteurs atteignant jusqu’à 1 800 mètres.

« Je crois fermement que Dieu est toujours à nos côtés »


Chedly, séminariste des Pères de Saint-Jacques, a intégré le deuxième cycle du séminaire Saint-Yves en septembre. En janvier dernier, il se trouvait à Léogâne, l’épicentre du séisme de 2010. Témoignage.

Propos recueillis par Edith Castel


Église en Ille-et-Vilaine : Quels souvenirs gardez-vous du séisme ?

Chedly : J’étais dans la cour d’une institution dans laquelle j’étais en stage, et tout d’un coup les arbres se sont mis à trembler. J’ai tout de suite compris de quoi il s’agissait. Le temps que je me dirige vers la maison, une deuxième secousse avait mis les bâtiments par terre, et l’eau contenue dans le sol remontait à la surface, inondant tout. À Léogâne, tout a été détruit : les écoles, les églises, les bureaux, les maisons… Qu’avez-vous ressenti ? À 13h, il y a eu une nouvelle secousse très forte. Je me suis dit : c’est la fin, nous allons tous mourir. Je sais que les tremblements de terre sont des phénomènes naturels, mais celui-ci dépassait de loin tous ceux que l’île a vécus dans le passé. J’ai regretté que les autorités n’aient pas éduqué la population.

Comment auraient-elles pu le faire ?

Elles auraient dû inciter la population à ne pas bâtir n’importe comment, à prendre des précautions. L’Église, les écoles, les médias auraient pu relayer ces informations.

Étant sur place, vous avez participé aux secours…

Oui, bien sûr ! J’étais très choqué car je n’avais aucune nouvelle de ma famille ni des Pères de Saint-Jacques. Le lendemain, j’ai pu aller à Port au Prince en motocyclette. Tout au long de la route, les cadavres étaient empilés aux carrefours comme des marchandises. C’était terrible ! J’ai demandé à Dieu de me donner la force d’affronter la situation et éventuellement la perte des miens. En arrivant j’ai retrouvé ma famille, mais un de mes confrères, de la même promotion que moi, avait été tué par la chute d’un bloc de béton.

Après le séisme, il y a eu une tempête tropicale et le choléra. Comment peut-on survivre à de telles épreuves ?

Le peuple a tout perdu, mais il lui reste l’essentiel : la foi en Dieu. Il continue à prier, à louer Dieu, à espérer en Lui, dans la foi que Lui seul peut les aider à sortir de cette situation dramatique. Leur attitude face à cette situation me fait dire que c’est l’Esprit de Dieu qui parle en eux.

Vous avez dû partir continuer vos études en France. Comment vivez-vous l’éloignement à ce moment dramatique de l’histoire de votre peuple ?

Ce ne fut pas facile de laisser ma famille, mon peuple et mon pays. Je les porte dans mon coeur et dans ma prière chaque jour. Avec eux et comme eux, je crois fermement que Dieu est toujours à nos côtés.

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Un baptême.

Cette histoire ancienne de l’évangélisation explique la foi profonde de ces Haïtiens. « Foi du charbonnier » ? C’est vrai. Religiosité populaire ? C’est vrai. Mais foi réelle, qui permettra sans doute à beaucoup d’Haïtiens de traverser le désert post-séisme afin de reconstruire, de se reconstruire aussi, car les traumatismes sont profonds et dureront longtemps encore. Beaucoup de journalistes étrangers ont été surpris par la réaction des sinistrés qui ont pris la rue ensemble et spontanément, dans les heures suivant le séisme, pour remercier Dieu d’être vivants. L’Europe est tellement a-chrétienne maintenant qu’elle peut difficilement comprendre et apprécier une manifestation religieuse spontanée. Sans porter un jugement de valeur, notons simplement que ce sont deux formes de culture différentes, héritées de deux histoires, de deux évolutions différentes.

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L’espoir aux portes d’un bureau de vote lors des élections présidentielles du 28 novembre 2010.

Un rôle de substitution

Ce n’est pas seulement en tant qu’institution religieuse que l’Église est présente auprès des plus abandonnés. C’est aussi pour y assumer un rôle de substitution devant l’absence de l’État. L’encyclique « Populorum Progressio » de Paul VI - largement rédigée par un breton, le Père Lebret
  a eu un grand retentissement dans le tiers-monde. En Haïti, de nombreux groupes d’Église se sont formés pour mettre en pratique son enseignement. J’en donnerai trois exemples : la Congrégation haïtienne des Frères et Sœurs de l’Incarnation, fondée par le Frère Armand, vouée au développement rural, l’ œuvre du Développement Communautaire Chrétien, créée par un Breton, le Père Robert Rio, et les Petits Frères et Sœurs de Sainte Thérèse. Dans cette même ligne, la branche haïtienne de Caritas s’efforce de lutter contre les racines de la misère. Car ce qui unit toutes ces œuvres séparées géographiquement, c’est qu’elles ne cherchent pas à soulager la misère par la charité – toujours nécessaire en cas de catastrophes – mais qu’elles cherchent à mobiliser et à conscientiser les victimes, afin qu’elles deviennent sujets, et non plus objets de leur histoire, pour reprendre l’expression de Paolo Freire.

Le peuple haïtien est courageux et regorge de ressources morales. Nul doute que la foi des chrétiens sortira renforcée de cette année d’épreuves : séisme le 12 janvier, épidémie de choléra importée par les soldats asiatiques de l’ONU, cyclone Thomas les 4 et 5 novembre, élections frauduleuses le 28 novembre. Il n’y a pas eu d’année pire dans l’histoire d’Haïti. Apparemment, il en faut plus pour que les Haïtiens baissent les bras.

TEXTE ET PHOTO :
Jean-Yves Urfié, spiritain originaire de Rennes,
vicaire de la Paroisse Saint-Paul,
à Furcy (Haïti)

Des associations qui n’oublient pas
De nombreux missionnaires œuvrent à Haïti en lien avec des associations bretonnes
  • « Aide et partage Haïti » (Tél. 02 99 59 37 42), basée à Rennes, soutient essentiellement l’action du frère Louis Michel, de la congrégation des Frère des Écoles Chrétiennes. L’émotion suscitée par le séisme de janvier 2010 a permis à l’association rennaise de collecter la somme exceptionnelle de 65 000 euros. L’argent a servi à alimenter des projets au longs cours à Port-de-Paix et à aider les victimes qui ont fui Port-aux-Princes.
  • L’association « Pandiassou » (Tél. 02 23 20 09 06), basée sur Cesson-Sévigné, soutient le travail de soeur Armelle Geffrault et de frère Armand Francklin.
  • Autres associations et infos : http://solidarite35haiti.over-blog.com
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