- Édito
La nébuleuse des jeunes
Joël Bigot
Les adolescents : approches sociologiques
Gilles Droniou
Relations entre jeunes et adultes...
Quoi de neuf ?
Marie-Christine Cutté
Des municipalités accueillantes aux jeunes
Paul Coulon
Jeunes et moins jeunes sur le terrain
Jean-Claude Marinier
- Symbole des Epôtres Je crois à la sainte Église catholique Bernard Heudré
- Cinéma Les adieux à la Reine Eugène Royer
- Santé Doit-on dire la vérité au malade ? Jacques Lescanne
- Psycho Vieillir sereinement Marie-Christine Cutté
- DVD Franz Listz et Julius Reubke aux orgues St François de Lausanne Prosper Brilhaut
- Télé repères Une histoire algérienne commune Jean-Antoine Sibert
Tout ce qui est reçu l’est à la mesure de celui qui reçoit.
Ce vieil adage de la philosophie scolastique, dont saint Thomas d’Aquin, au Moyen-Age, fut un des principaux maîtres, invite à la prudence dans nos jugements, en particulier lorsque nous parlons du monde des jeunes.
D’abord, parce qu’il existe autant de strates d’âges chez eux que chez les adultes.
Les 15-17 ans n’ont pas grand-chose de commun avec les 20-22ans et encore moins avec la génération « Y » des 22-30 ans.
Ensuite, parce que, à vouloir attribuer à toute une tranche d’âge ce qu’on perçoit de quelques cas particuliers, on risque fort une généralisation hâtive.
Enfin, parce que la mesure de notre regard peut manquer d’ouverture ou d’objectivité.
Dans le dossier de ce mois, nous vous proposons une approche éclairée par Gilles Droniou, sociologue particulièrement attentif aux monde des jeunes. Il remarque que, aujourd’hui, le temps de la jeunesse dure plus longtemps et sous des figures-types variées. Il constate aussi l’absence regrettable des adultes dans les pratiques festives des jeunes. Pourtant, souligne Marie Christine Cutté, même s’ils revendiquent une certaine autonomie, les jeunes attendent toujours beaucoup des adultes.
Certaines municipalités sont très attentives à leurs requêtes, note Paul Coulon et, dans la formation professionnelle, écrit Jean Claude Marinier, cette collaboration entre adultes et jeunes s’avère confiante, épanouissante et enrichissante.
Une invitation à mieux connaître la « nébuleuse » des jeunes : ils sont de leur temps, comme nous avons été du nôtre.
Ainsi va la vie !
Joël Bigot
La disparition des cadres traditionnels d’intégration transforme les modèles de passage de l’adolescence à l’âge adulte. Nous serions passés d’un modèle d’identification à un modèle de l’expérimentation (O. Galland). D’autres évolutions contemporaines affectent l’adolescence. Nous observons qu’il y a de moins en moins d’espaces publics de rencontre, d’échange où l’adolescent peut venir se « confronter » à l’Autre, c’est-à-dire à l’adulte.
Autre évolution : l’affaiblissement des pôles traditionnels de regroupement (équipements publics dédiés par exemple), l’apparition d’un espace public numérique favorisé par l’émergence des téléphones portables, des réseaux sociaux sur la toile… Le fort équipement des ménages en matière notamment d’ordinateur, de connexion à internet va jouer un rôle dans ces évolutions des pratiques adolescentes
L’allongement de la jeunesse
La jeunesse s’allonge à ses deux extrémités et semble se « détacher » de certaines caractéristiques physiologiques à laquelle on l’assimilait auparavant. On « deviendrait » donc adolescent plus jeune et avec une déconnection d’avec la puberté (F. De Singly). Ces adonaissants afficheraient également une prise de distance plus précoce avec le milieu familial pour une appartenance générationnelle.
À l’autre extrémité, nous observons un « phénomène Tanguy » c’est-à-dire des jeunes restant de plus en plus longtemps chez leurs parents et qui les conserverait dans un état de jeunesse. Le départ du foyer familial est plus tardif pour certains jeunes et ne correspond plus à une trajectoire matrimoniale classique.
L’émergence à la personne
Il est intéressant de considérer l’adolescence et la jeunesse comme un double processus : entre singularité juvénile et politisation.
L’adolescent cherche à devenir soi, une personne unique, singulière, différente. L’accès à la « singularité » s’installe chez certains ados de façon un peu extrême et se manifeste très fréquemment par une prise de distance avec le réel, critique du monde adulte , ouverture d’une infinité de possibilités, difficulté à faire des choix, création d’une identité singulière, installation d’un foisonnement de désirs et de pulsions (amour, sexualité, ivresse, vertige, sentiment de puissance).
L’accès à l’âge adulte est un mouvement de « politisation », c’est-à-dire d’accès à la vie publique. Nombre d’adolescents et de jeunes adultes aspirent à se manifester, à être visibles et reconnus dans la sphère et les espaces publics.
L’adolescence est aussi une capacité sociale à deux faces, une complémentarité entre les deux faces de la personne, entre le « qui suis-je ? » et le « à quoi puis-je servir ? ».
Les figures-types de la jeunesse
On peut définir trois figures-types de la jeunesse. Un jeune peut passer d’une tendance à l’autre, ou ne pas se retrouver dans ce « découpage »
L’occupant bernique
En difficulté à sortir du quartier (ou de son territoire), le « bernique » n’a pas de discernement, possède ses propres réflexes langagiers et cognitifs. Il se caractérise également par une identité portée par le groupe, une peur de l’inconnu, une victimisation et report de responsabilité. Il se sent menacé par l’autre et réagit dans l’immédiateté, avec l’utilisation d’un fort jeu émotionnel - passant parfois par le corps à corps – pour impressionner.
Le villageois créatif
Il a une certaine présence publique avec une appropriation durable des territoires et d’éléments identitaires en continuum. En capacité à négocier avec l’altérité (parité) et souhait d’une contribution sociale, il a un attrait pour le risque et l’ivresse qui s’intègre dans une transgression structurante.
Le voyageur en souffrance
Il se déplace dans un jeu de présence-absence avec une volonté de construire de la frontière, de « fermer son corps » vis-à-vis de l’extérieur. En recherche identitaire, il n’arrive pas à sédimenter ses expériences. A l’inverse du villageois, il est dans un déni de responsabilité et son attrait pour le risque et l’ivresse est une transgression « absurde » pour se distinguer, voire un réel déni de soi.
Gilles Droniou (sociologue, chargé de recherches à Jeudevi, droniou@jeudevi.org)
| Autour des rites de passage L’observation des pratiques festives juvéniles montre une évolution de la relation à l’autre, un affaiblissement des rites de passage et pose la question de la présence adulte en milieu festif. L’accès aux rites d’agrégation, en déficit aujourd’hui, est d’autant plus difficile que l’intervention moins importante de l’adulte conduit à une autonomisation et une privatisation des pratiques juvéniles. Les consommations excessives d’alcool et autres psychotropes peuvent être une façon de combler ce vide. L’ivresse est un seuil à franchir, la violence en est un autre. Nous constatons une évolution des pratiques festives par un effacement du « cérémoniel » -où il faut rester soi et se contenir tout en consommant des psychotropes- au profit de la « liesse », temps du renversement des valeurs, codes et statuts sociaux (V. Nahoum-Grappe). Le fêtard cherche à sortir de lui-même, à fusionner avec les autres par la danse, le contact, la musique… c’est le temps de la licence où presque tout est permis. |
De nombreux adultes éprouvent de la méfiance, de l’intolérance et même de la peur face à la jeunesse actuelle. Ces émotions négatives construisent un mur qui peut paraître un rempart protecteur, mais qui s’avère plutôt être un obstacle infranchissable entre les générations.
Les médias entretiennent ce climat hostile en se focalisant sur les délits d’une minorité de jeunes, occultant l’immense majorité des jeunes qui vont bien. Or, l’ignorance, socle de la peur et source de fantasmes effrayants, favorise toutes sortes de manipulations et de conduites allant de l’évitement à l’agressivité.
Il faut revenir aux repères fondamentaux tout en s’adaptant à la réalité actuelle. La relation éducative n’établit plus un rapport asymétrique hiérarchique fondé sur le pouvoir des plus vieux sur les plus jeunes, mais tend à devenir un rapport asymétrique complémentaire fondé sur le respect et le partage réciproques. Cette évolution est une chance si elle est bien gérée par l’adulte et validée par le jeune. Les adultes doivent reconsidérer leur positionnement face à des adolescents qu’ils ont élevés différemment de leurs propres parents et qui vivent dans un monde nouveau. Ils doivent accepter que la transmission n’est plus à sens unique mais à double sens : ainsi ce sont les ados qui initient leurs parents aux nouvelles technologies et aux nouveaux comportements qu’elles induisent.
Sécuriser et inciter
L’adulte n’est plus sur un piédestal mais il ne doit pas disparaître ! Les jeunes attendent toujours beaucoup des adultes. Dans un monde insécure et changeant, ils ont besoin d’amour et de soutien pour être rassurés afin de se construire et de se développer sainement. Ils ont besoin qu’on réponde à leurs questions, qu’on leur transmette une expérience de vie et une capacité à réfléchir et à faire des choix. Ils ont besoin qu’on les aide à réussir leur vie, qu’on leur donne une place dans la société. Pour cela, il faut les aider à développer leur rapport au réel, en leur fixant les limites de ce qui est possible ou autorisé.
Sécuriser et inciter sont les deux fonctions de l’autorité saine. Les jeunes ont déjà leurs copains parmi leurs pairs, ils ont besoin de parents et d’éducateurs à leur service qui ne recherchent pas auprès d’eux la narcissisation qu’ils n’obtiennent peut-être plus dans la société. Ayons le courage de reconnaître que les troubles de conduite de certains jeunes ne sont que le reflet de ceux de la société adulte : rapport bouleversé au temps par le zapping, repli sur soi et individualisme craintif, consumérisme compulsif, peur de l’engagement et du conflit structurant.
La jeunesse dérange, c’est une chance à saisir !
Marie-Christine Cutté
Ces articles sont souvent extraits du bimensuel Eglise en Ille-et-vilaine... DEMANDEZ-NOUS UN N° GRATUIT !