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90e anniversaire de l'armistice de la Grande Guerre

Homélie à la cathédrale de Rennes, le 11 novembre 2008

Mgr Pierre d’Ornellas
Archevêque de Rennes, Dol et Saint-Malo
« À 10 heures, en l’église de Diarville, une messe est célébrée pour un enfant de la paroisse dont la famille vient d’apprendre la mort au champ d’honneur. » Comment comprendre cette mort ultime à l’heure de la victoire ? Que pouvait-elle apporter de plus à la victoire ?

Vont prochainement être publiées les pages que l’abbé Liénart – qui sera le cardinal de Lille de 1930 à 1968 – écrivit durant la Grande Guerre alors qu’il était au plus fort des batailles. Dès le début, il se porta volontaire pour partir comme prêtre aux côtés des soldats. Ces pages s’achèvent avec la fin de la guerre : « À 11 heures, la joie éclate. Les cloches des églises sonnent à toute volée. C’est fini. » Quelques phrases plus haut, le prêtre écrit : « À 10 heures, en l’église de Diarville, une messe est célébrée pour un enfant de la paroisse dont la famille vient d’apprendre la mort au champ d’honneur. J’y assiste, mes soldats chantent, et nous songeons à ces dernières victimes de la guerre, à ces braves qui en ce moment encore, où nous tenons la victoire, combattent et tombent. »

Comment comprendre cette mort ultime à l’heure de la victoire ? Que pouvait-elle apporter de plus à la victoire ? Mort inutile ? Mort absurde ? Mort superflue ? Aucune mort ne fut inutile. Car chacun s’est engagé pour la paix. De fait, chacun a engagé sa liberté dans ce qu’elle a de plus noble, le don de soi. Le sommet de la liberté s’exprime en effet dans le don de sa vie. Alors que nous prions pour tous les morts, alors que nous faisons mémoire de chacun d’eux, nous leur rendons aussi hommage car leur don ultime fut celui de vivants qui offrirent leur liberté dans la plus haute maturité de son engagement : le don de la vie. Leur mort ne fut pas la mort pour la mort, comme on le voit parfois en certains conflits où la mort est recherchée pour elle-même. L’ultime acte de ces libertés offertes fut bien celui de vivants qui se donnèrent.

En ce 90e anniversaire de l’armistice, une question se pose. Qui est le « petit » de l’Évangile que nous venons d’entendre.

Quel est ce « petit » pour lequel nous devons « faire » quelque chose ? L’Évangile nous questionne encore : quel est donc la petitesse qui fait du « petit » un « frère » du Seigneur ? Comment comprendre ce propos de l’Évangile qui invite à agir : « tout ce que vous aurez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait » (Matthieu 25, 40). Bien sûr, nous pourrions facilement comprendre qu’il s’agit de celui qui n’a pas de quoi se nourrir, qui n’a pas de vêtements, ou qui n’a pas de logement, comme semble le suggérer le texte de l’Évangile lui-même. Nous serions alors dans une logique de l’avoir. Effectivement, le petit ne possède pas ces biens. La question rebondit alors : qui est le grand, si ce n’est celui qui a un avoir ? Et nous sommes tentés de parler de l’avoir économique qui doit sans cesse grandir, au détriment du petit dont l’avoir, infime, ne cesse de diminuer

Le rapport entre un tel « petit » et un tel « grand » est mortifère.

L’Évangile va plus loin que la simple logique de l’avoir. Il considère les personnes dans leur être singulier. Quel est donc en vérité le « petit » ? Aujourd’hui, devant notre monde actuel où des guerres éclatent ici ou là, ne faut-il pas considérer le « petit » de l’Évangile comme celui qui n’a comme richesse que sa culture ? La culture est l’oxygène que l’être humain respire. Elle est son lieu de vie. Elle lui apporte les raisons de vivre. Elle lui montre la beauté de la vie. Souvent la culture est empreinte d’une dimension religieuse. Elle a sa manière d’exprimer la transcendance qu’elle vénère ou la voie qui relie à Dieu auquel elle croit. Comme je l’ai vu récemment à Calcutta, la culture manifeste le rapport de l’homme avec la déesse du bien, ce bien qui transcende l’homme et qui est fait pour qu’il soit heureux. Par la culture, l’homme s’explique à lui-même le sens de la vie. La foi dont les hommes vivent devient toujours culture par laquelle ils peuvent exprimer leur compréhension de la vie. La culture n’est pas accidentelle. Elle est inhérente à la vie humaine. L’être humain est un être de culture.

Dans notre monde occidental, l’avoir est souvent davantage considéré. Ne se présente-t-il pas comme un travesti de culture ? Cet avoir ne masque-t-il pas au contraire la culture qui est de l’ordre de l’être ? Ne nous aveugle-t-il pas sur les cultures du monde ? La rencontre des cultures est souvent malmenée quand la logique de la possession ne sait pas considérer la culture d’autrui. De fait, non seulement la possession des biens ne sait pas, mais elle ne peut pas discerner la véritable culture. L’avoir demeure muet face au sens de la vie. Au contraire, la culture est parole de sens. Bien sûr, elle contient sans doute des éléments qui ne disent pas toujours pleinement l’inaltérable dignité de chaque personne humaine, par exemple de la personne ayant un handicap. Mais la culture est le bien propre du « petit ». Notre Occident souvent blasé de Dieu a du mal à rencontrer vraiment les autres cultures où se mêlent indissociablement parole divine et parole humaine.

Saint Paul, dont nous venons d’entendre un passage de sa lettre aux Philippiens, est loin d’une attitude de mépris vis-à-vis des cultures ; il nous montre au contraire comment les rencontrer avec respect (Actes des Apôtres, 17). Il nous aide à discerner avec clarté comment le mépris d’une culture où se dit aussi l’expérience ou la recherche de Dieu, est un dangereux aveuglément. Le Concile Vatican II invite à considérer les peuples pauvres en biens mais riches en sagesse (1). Nous sommes ainsi attelés à un immense travail pour discerner avec justesse le trésor que recèle les cultures. Le « petit » est aujourd’hui celui dont la richesse est la culture, celui qui, par elle, exprime le sens de la vie. Dans sa culture, le « petit » trouve sa force et la beauté de sa vie. Aujourd’hui, notre monde a besoin de s’engager dans la véritable rencontre des cultures, rencontre qui est source de paix. Nous avons tous besoin d’apprendre l’estime de la culture d’autrui.

Au moment où nous faisons mémoire de tous les morts de la Grande Guerre qui fut une hécatombe et des morts de toutes les guerres, nous sommes appelés à « faire » quelque chose pour les « petits ». Nous sommes invités à entrer dans l’estime de toute culture. Prions Dieu, ouvrons nos cœurs et nos consciences afin que nous grandissions dans le discernement des cultures, de telle sorte qu’à Rennes, en Ille-et-Vilaine et en Bretagne, soit portée haut la parole qui dise le respect dû à chaque culture. Tous, nous vivons dans une culture. Les cultures doivent se rencontrer en se respectant mutuellement. Pour que la paix vienne dans notre monde, il est urgent de passer du rapport du mépris au rapport de l’estime.


NOTE

1. Constitution sur l’Église dans le monde ce temps (7 décembre 1965) : « L’avenir du monde serait en péril si elle ne savait pas se donner des sages. Pourquoi ne pas ajouter cette remarque : de nombreux pays, pauvres en biens matériels, mais riches en sagesse, pourront puissamment aider les autres sur ce point. » (n°15, §3)

Haut de page - Imprimer - Mis à jour : Novembre 2008

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